Héroïnes inouïes

by Roderic Mounir
Le Courrier
March 20, 2017

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Joni Mitchell et Kate Bush ont enfin droit à leur biographie en français. Auteures, compositrices et interprètes à la fois avant-gardistes et populaires, elles ont ouvert la voie à beaucoup d'autres.

Dimanche dernier, lors de la cérémonie des Oscars à Hollywood, Sara Bareilles chante avec emphase «Both Sides Now» tandis que défilent les portraits de Gene Wilder, Michael Cimino, Andrzej Wajda, Carrie Fisher, Prince, John Hurt et autres illustres disparus de ces derniers mois. Que cette chanson écrite il y a un demi-siècle par Joni Mitchell, maintes fois reprises, ait été choisie pour l'occasion témoigne de son caractère indémodable et d'une puissance d'évocation intacte.

Edouard Graham, chercheur en littérature et auteur de plusieurs ouvrages dont un consacré à Apollinaire, s'est passionné pour la trajectoire de Joni Mitchell. Il lui a consacré la ­première biographie en langue française jamais publiée, alors que plusieurs titres anglophones existent. Poétesse, compositrice, guitariste, pianiste, chanteuse, productrice et peintre - notamment de certaines de ses pochettes - au talent doublé d'une indéfectible indépendance d'esprit, Joni Mitchell ­méritait bien ce récit de près de 400 pages, faisant la part belle à l'interprétation des textes.

Experte de la rupture

N'ayant plus enregistré depuis 2007 et Shine, son dix-­neuvième album studio, Joni Mitchell, victime d'une rupture d'anévrisme en 2015, plane sur le monde de la musique en grande absente, son aura intacte comme en témoignent les hommages publics et discographiques qui lui sont régulièrement rendus. Au milieu des années 1970, un virage jazz entrepris avec The Hissing of Summer Lawns lui avait aliéné la cohorte des premiers admirateurs de ses folksongs immaculées. «Le tournant s'amorce quand elle change de registre et publie des albums parfois un peu surproduits, moins accessibles, explique Edouard Graham. Mais elle avait déjà dérouté ses fans à plusieurs reprises, en experte de la rupture, jamais où on l'attend, refusant de se laisser enfermer dans des cases. Son karma, dit-elle, est d'être à contre-courant.»

A l'en croire, ses succès seraient presque involontaires. En 1972, pressée d'écrire un tube par sa maison de disques, Joni Mitchell répond par une pirouette: «You Turn Me On, I'm A Radio» s'amuse à faire parler la radio à la première personne, jouant sur le double sens de turn on (allumer). Ironie suprême, le morceau est un immense succès et un tube radiophonique.

Une demi-douzaine de chefs-d'œuvre

La relative confidentialité de Joni Mitchell en France est, selon Edouard Graham, en partie due à ses textes tout en subtilités, difficiles à saisir pour les non anglophones. Riches en métaphores, ils mêlent la dimension intime à l'observation sociologique et politique (critique du consumérisme, de l'industrie du spectacle, des faux-semblants).

Reste que l'artiste peut s'enorgueillir d'une séquence quasi-parfaite allant de son premier album Song to a Seagull (1968) à Court and Spark (1974). Soit une demi-douzaine de chefs-d'œuvre que surplombent Clouds (1969) et Blue (1971), classiques absolus du folk de l'ère Woodstock. «Une force ­extraordinaire traverse ces albums, sans aucune déperdition ni faiblesse», résume son biographe. Le terme «folk» ne rend d'ailleurs pas justice à la densité de ces compositions, labyrinthes savamment conçus à base d'accordages de guitare inusuels, de textes métaphoriques et d'une interprétation vocale saisissante sur trois octaves, du soprano le plus cristallin à un alto chaleureux. Très vite, cette tessiture haut perchée et souple a fait sa gloire. Elle rapproche Joni Mitchell de Judy Collins et Joan Baez qu'elle a d'abord imitées, jeune étudiante des Beaux-Arts de Calgary. Elle s'en départira peu à peu, l'âge et la cigarette aidant.

Une barde celtique

Roberta Joan Anderson voit le jour le 7 novembre 1943 à Fort McLeod dans l'Alberta (Canada). Sa ­famille déménage rapidement dans l'Etat voisin du Saskatchewan. Son père, gérant d'épiceries, est amateur de jazz, sa mère cite Shakespeare et creuse le sillon classique. A 9 ans, victime de l'épidémie de polio qui frappe le Canada, «Joni» frôle la mort - comme son compatriote Neil Young. Elle vit sa guérison comme un appel «mystique» à trouver sa voie. «Elle y a puisé un rebond, un appétit, un désir de réussite hors du commun», relate Edouard Graham. L'adolescente se lance d'abord à l'ukulele, s'initiant ensuite à la guitare et au piano tout en étudiant la peinture, développant sa culture musicale et sa technique. Elle se produit dans les cafés-concerts, et bientôt à la télévision canadienne.

Arpèges complexes, mélodies sophistiquées que d'aucuns comparent à des Lieder de Schubert: l'art de Joni Mitchell défie les catégorisations. «Elle a quelque chose d'un barde celtique. Elle raconte des histoires et embarque l'auditeur dans son univers. Dès le début, sa maîtrise est totale.» Des images de 1965 visibles sur youtube montrent le présentateur d'une émission télévisée présentant «Joni Anderson de Saskatoon, une charmante jeune femme qui écrit ses propres chansons». Elle a 21 ans, encore soigneusement coiffée et maquillée, mais son sourire timide s'efface dès lors qu'elle déroule ses arpèges limpides et captive l'assistance avec «Born to Take the Highway» ou «Urge for Going», des titres qui ont valeur de ­programme.

«Sa singularité, l'amplitude de son spectre, la souplesse de sa voix et la force de ses émotions ont subjugué tout le monde. Elle exercera une influence considérable sur les générations ultérieures d'artistes. L'étrangeté de chansons comme 'Banquet' ou 'Songs to Aging Children Come' se retrouve dans le 'Wuthering Heights' de Kate Bush, par exemple.»

Lorsqu'elle débarque sur le circuit étasunien en 1967 - son mariage avec le chanteur folk Chuck Mitchell dissout - , sa réputation l'a précédée. Ses futurs succès sont déjà célèbres, Judy Collins ayant fait de «Both Sides Now» un tube. David Crosby, fraîchement évincé des Byrds et en passe de fonder son emblématique trio folk avec Stephen Stills et Graham Nash, la repère et l'attire en Californie. Avec les dividendes de son premier album, Joni Mitchell acquiert un bungalow à Laurel Canyon, la ­vallée où s'écrit la légende hippie (Neil Young, Carole King, Linda Ronstadt, Jackson Browne, les groupes The Mamas and The Papas, The Byrds et Buffalo Springfield y ont résidé).

La vie sentimentale de Joni Mitchell est mouvementée. Elle enchaîne les liaisons avec David Crosby, Graham Nash, James Taylor, éconduisant ses amants lorsqu'elle se sent captive. «I Had a King» («J'avais un roi»), extrait de son premier album, livre une métaphore édifiante sur un air sombre et solennel. Le roi, plus qu'un protecteur révéré, est un conquérant qui emprisonne: «Je ne peux pas y retourner / Mes clés ne correspondent plus à cette porte / Ni mes pensées à l'homme / Elles ne le pourront plus, elle ne le pourront plus.» On est frappé par le mélange d'amertume et de résolution, par la profondeur de l'introspection.

«Cactus Tree», qui clôt Song to a Seagull, est un long poème plein d'ambivalence, sa protagoniste oscillant entre admiration, désir de plaire à ses amants successifs, et une insatiable soif de ­liberté. Ses mots sont en phase avec les mœurs d'une ­certaine jeunesse, mais encore inhabituels dans le champ de la musique pop, surtout venant d'une femme. Si la force d'une chanson se mesure au poids du silence qui lui ­succède, «Cactus Tree» en est l'exemple criant. «Dans le sillage de Bob Dylan, Joni Mitchell inaugure une manière de parler de soi, des problèmes du couple, sans fard ni complaisance», commente Edouard Graham.

Critique du matérialisme

Sa modernité s'illustre dans le dépassement du genre: «A son sens, l'art doit être androgyne. Elle veut être reconnue pour sa personne et ses compositions, indépendamment de son sexe.» Son obsession de la nuance, l'étude des contradictions intimes, sont résumées dès «Both Sides Now» - ou comment considérer la réalité sous différents angles. «Dans cette chanson se retrouve sans doute, non exprimée, la question fondatrice de l'adoption, celle de la fille qu'elle a eue très jeune, hors mariage (en 1965), et qu'elle a fait adopter.»

Mais si l'artiste excelle à sonder son âme, elle s'intéresse aussi au monde qui l'entoure. Sans être une protestataire à la manière de Joan Baez ou Bob Dylan, elle n'hésite pas à donner de la voix quand le Vietnam est arrosé de napalm et que ­l'armée réprime les campus. En 1969, sa chanson a cappella, «The Fiddle and the Drum», interpelle frontalement l'Amérique en guerre. Son emblématique «Woodstock», écrit au lendemain du ­festival qu'elle a manqué, ponctue la description du rassemblement pacifique par le doute qu'on retrouve jamais «le paradis perdu». L'hymne énonce en creux une prophétie sur le déclin des utopies collectives...

Long compagnonnage avec le jazz

«Sa critique du matérialisme, des nantis et des conventions se poursuivra, culminant sur Dog Eat Dog en 1985, analyse Edouard Graham. Le miroir qu'elle tend aux Américains n'est pas flatteur.» La chanson «Ethiopia», notamment, dresse sur un rythme lancinant le constat impitoyable du saccage de la planète, de la cupidité humaine et de la misère. Une fois de plus, Joni Mitchell est en décalage: «Les années 1980 baignent alors dans un hédonisme cliquant, avec une musique formatée, Madonna chantant 'Material Girl'...»

Après un long compagnonnage avec le jazz et la fusion entamé sur Hejira (avec le bassiste virtuose Jaco Pastorius), suivi par un album hommage à Charlie Mingus et des collaborations avec Herbie Hancock, Pat Metheny et des membres de Weather Report, Joni Mitchell revient à une forme d'intimisme. Turbulent Indigo (1994) marque un retour en grâce, du moins critique sinon public. Ces dernières années, l'artiste a vécu recluse, affirmant souffrir de la maladie des Morgellons, une affection de la peau contestée par de nombreux médecins qui l'assimilent à un «délire parasitaire» de type paranoïaque.

La page musicale refermée

Les dernières nouvelles de sa rééducation consécutive à son AVC sont encourageantes. Si Joni Mitchell s'est remise à peindre, elle a probablement tourné la page de la musique. En 2014 est paru un livre basé sur des entretiens réalisés entre 1973 et 2012 avec son amie journaliste Malka Marom (Joni Mitchell: In Her Own Words). Son influence couvre tout le champ musical, du folk au r&b en passant par le jazz, le blues et la pop. Ses chansons ont été reprises par des artistes aussi divers que Tori Amos, Annie Lennox, Nazareth, Björk, Prince, Cat Power, Cassandra Wilson ou Caetano Veloso, sa voix samplée par Janet Jackson et Kanye West. En 2007, la poste canadienne a émis une série de timbres à son effigie. Bel hommage à une insaisissable voyageuse.


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