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(Photo André Pichette) Confortablement installée dans la salle de cours, Joni Mitchell a fait plaisir à ses fans et analystes en faisant une apparition au colloque qui lui était consacré hier, à l'Université McGill. |
On savait qu'elle était de passage à Montréal, que la faculté de musique de l'Université McGill allait lui décerner hier soir un doctorat honoris causa. Mais la présence physique de Joni Mitchell au colloque lui étant consacré la journée durant (Explorer l'art et la musique de Joni Mitchell, pour reprende le titre officiel de l'événement) n'avait rien de certain.
Au grand plaisir de ses fans et analystes, la grande dame a fait son apparition aux alentours de 16 h, gravit les escaliers de la salle Redpath pendant que les caméras et les micros se ruaient sur leur sujet.
Scrum en bonne et due forme ! Cette pratique de reporters politiques, peu courante dans la pop culture, a semblé amuser la sexagénaire, qui n'avait pas fait d'apparition publique à Montréal depuis trois décennies. Elle a pris le temps de faire l'accolade à des amis venus à sa rencontre, a retiré son trench et dévoilé des vêtements rouges assortis à des souliers aussi voyants. On ne parle pas du halo enveloppant la géniale songwriter et artiste visuelle.
Moins préoccupés par la dimension artistique de son escale montréalaise, les médias généralistes auront tôt fait de questionner Joni Mitchelle sur la politique américaine, puisqu'elle réside (principalement) aux États-Unis depuis les années 60. Généreuse et souriante, la Canadienne établie en Californie ne se fera pas prier pour résumer sa position sur la conjoncture au pays de l'oncle George W.
« Cette administration est une honte. C'est frustrant, la situation ne s'améliore pas. Cela laisse un arrière-goût, je suis frustrée et scandalisée », a-t-elle lancé en substance.
À la question Que devraient faire vos fans américains dans le contexte actuel ? elle affichera un cynisme marqueé, son de cloche différent de celui de ses collègues pop rockeurs rassemblés sous la bannière Vote for Change Bruce Springsteen, REM, Pearl Jam, Dave Matthews, The Dixie Chicks, etc. : « Je pense que mes fans seront en mesure de décrypter la propagande aux États-Unis, qu'ils soient ou non inscrits sur les listes électorales. Ce sera bien sûr une lutte serrée, bien que Kerry soit un « produit » encore peu connu. À ce stade, tous les candidats présidentiels sont menés par des méga entreprises, il s'agit actuellement de choisir lesquelles ils désirent au pouvoir ! Il s'agit donc d'un problème très complexe... Et nous, nous savons que le régime actuel doit partir, car il a détruit tout ce pourquoi l'Amérique s'est levée. C'est grotesque, et ces gens veulent se faire passer pour les bons gars... Please ! »
Enfin, nous étions dans le vif du sujet : le doctorat honorifique, le colloque lui étant consacré.
« C'est un grand honneur, c'est une reconnaissance pour l'ensemble de mon oeuvre, je suppose, c'est pourquoi je suis ici. C'est très difficile pour moi de parler de mon travail, vous savez, j'ai le nez trop collé dessus. Je ne peux vraiment parler de ma musique... On peut tourner autour du sujet, s'en approcher parfois mais cela demeure une forme et un langage abstraits, la musique étant une façon d'exprimer directement les émotions. À ce titre, le processus intellectuel est une forme de traduction, et on perd toujours quelque chose d'une langue lorsqu'on le traduit. »
Comment alors Joni Mitchell se voit-elle en tant que corpus en chair et en os, sujet vivant de recherche et d'analyse ?
« Well... je ne peux vraiment en parler puisque je suis le sujet. Je peux vous indiquer toutefois que j'ai participé à une compilation où les artistes ont choisi leur musique préférée et doivent dire pourquoi je l'ai fait. Alors j'ai mis des efforts et du temps pour mener à bien ce projet, ce qui m'a conduite à redécouvrir mes propres influences. Je vivais trop rapidement pour les identifier aussi clairement. Alors, un artiste devenu sujet de recherche est peut-être original, peut-être pas... Je me tiens peut-être sur un étrange totem. »
Aux apprentis musiciens pour qui elle est un modèle d'excellence, Joni Mitchell prodiguera le conseil suivant : « J'étais de passage à Vancouver, Radio-Canada faisait jouer le travail de jeunes compositeurs classiques dans le cadre d'une compétition internationale. C'était tellement linéaire ! Même langage atonal, même arythmie, même intellectualisme, même vacuité des émotions. Tout était pareil! Personnellement, j'aime les mélodies, j'aime le rythme, je n'aime pas l'abstraction à outrance. Comment assister à une soirée entière de ça ? On ne pouvait absolument pas distinguer le compétiteur argentin du japonais ou du canadien. Où était l'âme humaine, où était le battement cardiaque ? J'espère qu'on n'enseigne pas ce genre de pratique musicale chez vous ! » a-t-elle lancé en riant.
Est-il besoin de préciser que les médias anglophones se sont enquis de l'état de l'identité canadienne de Joni Mitchell.
« Well, j'ai vécu assez longtemps pour savoir qui je suis. Je crois être plutôt fluide... Je sais, en tout cas, que c'est différent au nord de la frontière. Nous sommes mieux éduqués ici. Aux États-Unis, il m'arrive de dire des choses qui semblent déroger de la rectitude politique américaine. Lorsque je suis au Canada, je me rends compte que plusieurs s'expriment à ma façon... J'ai l'impression que l'on réfléchit un peu plus ici qu'on ne le fait là-bas. Là-bas, les médias dominent... »
Bien entendu, on la questionnera sur sa citoyenneté : toujours canadienne, apprendra-t-on, et pas américaine. « Green card... Alien for so many years... » glisse-t-elle en rigolant avant que le doyen de la faculté ne disperse le joyeux attroupement mdiatique.
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